Tu crois connaître le Morvan. Moi aussi, je le croyais. Ses sommets arrondis, ses forêts de feuillus, ses brumes qui traînent sur le lac des Settons. Un massif ancien, usé par le temps, que je t’ai déjà raconté dans mon article sur ce massif aux multiples facettes. Sauf que voilà. Sous cette forêt qui recouvre tout, il y a un autre Morvan. Un Morvan gravé dans le sol, invisible à l’œil nu, et qu’une technologie appelée LiDAR est en train de faire remonter à la surface. Enfin, presque partout. Parce que chez moi, à Ouroux-en-Morvan, l’avion n’est toujours pas passé. On y reviendra, et je t’avoue que ça me chiffonne un peu.
Ce qu’il faut retenir
- Le LiDAR est un scanner laser aéroporté qui mesure le relief du sol avec une précision d’environ 10 cm, même sous la forêt.
- Le Morvan fut un pionnier : le relevé LiDAR du mont Beuvray en 2007 est l’une des premières applications archéologiques de cette technologie en France.
- Le programme national LiDAR HD de l’IGN cartographie toute la France en 3D avec une densité moyenne de 10 points par m², en données ouvertes et gratuites.
- Anciennes mines, charbonnières, parcellaires oubliés : le LiDAR révèle sous la canopée morvandelle des siècles d’activité humaine.
- Une partie du Morvan attend encore son survol, dont le secteur d’Ouroux-en-Morvan, sans date annoncée à ce jour.
Un laser qui voit à travers les arbres, ou presque
Commençons par le commencement. LiDAR, ça veut dire Light Detection and Ranging. Détection et télémétrie par la lumière, si tu préfères le français. Le principe tient en une phrase : un avion survole le territoire en mitraillant le sol d’impulsions laser, et on mesure le temps que met chaque impulsion à revenir. Avec la position exacte de l’avion et l’angle de tir, un calcul restitue la position de chaque point touché, à une dizaine de centimètres près.
Et la forêt, alors ? C’est là que la magie opère. Sur un massif boisé comme le nôtre, beaucoup d’impulsions rebondissent sur les feuilles et les branches. Mais une partie se faufile entre les frondaisons et atteint le sol. Il suffit ensuite de trier : on garde les points qui ont touché la terre, on jette le reste, et on obtient un modèle numérique de terrain. Un Morvan tout nu, déshabillé de ses arbres. Bon, la métaphore n’est pas très élégante, je te l’accorde. Mais c’est exactement ça : la forêt disparaît de la carte, et le sol raconte enfin son histoire.
Chaque bosse, chaque creux, chaque talus devient lisible. Une ancienne voie, un mur effondré, une fosse de mine : tout ce que des siècles de végétation ont recouvert redevient visible. Pour un massif forestier comme le Morvan, c’est une révolution.
Bibracte, le laboratoire morvandiau du LiDAR
Et devine quoi. Cette révolution, le Morvan ne l’a pas attendue. Il l’a inaugurée.
En 2007, l’établissement public Bibracte commande un relevé LiDAR du mont Beuvray. C’est l’une des toutes premières applications de cette technologie à l’archéologie en France. La Bourgogne était déjà pionnière, avec une expérience menée en forêt dès 2006 à Saint-Martin-du-Mont, en Côte-d’Or. Le résultat sur le Beuvray ? Spectaculaire. Le tracé des deux remparts de l’oppidum gaulois apparaît nettement, ainsi qu’une foule d’indices sur l’organisation antique du site : terrasses, chemins, aménagements.
Il faut mesurer ce que ça change. Depuis 1984, plus de 300 opérations de fouilles ont exploré une quarantaine de secteurs du mont Beuvray. Quarante ans de travail acharné. Et pourtant, cela ne représente que 3 hectares, soit à peine 5 % de la surface totale de l’oppidum. L’essentiel de Bibracte dort toujours sous la forêt. Le LiDAR ne remplace pas la truelle, évidemment. Mais il offre aux archéologues une carte au trésor : il leur dit où regarder.
Chiffre-clé : 5 %
La surface de Bibracte fouillée en 40 ans.
Ces reliefs mystérieux du Beuvray, je t’en ai déjà parlé d’ailleurs,avec les fameuses queules, ces hêtres tordus par le plessage paysan. Le LiDAR et le regard de terrain se complètent : l’un voit les formes du sol, l’autre comprend les arbres.
LiDAR HD : la France entière passée au scanner
Ce qui était en 2007 une expérience locale est devenu un chantier national. Fin 2020, l’IGN lance le programme LiDAR HD, avec une ambition simple à énoncer et vertigineuse à réaliser : cartographier en 3D l’intégralité du territoire français, métropole et outre-mer, à l’exception de la Guyane.
Les chiffres donnent le tournis. La densité visée est de 10 points par m² en moyenne, contre 1 à 2 points pour les relevés classiques antérieurs. Au-dessus de 3 200 mètres d’altitude, on se contente de 5 points par m², les glaciers étant moins bavards que nos forêts. Le nuage de points est ensuite classé en 11 catégories : sol, végétation basse, moyenne et haute, bâtiments, eau, et ainsi de suite. De ce nuage, l’IGN dérive trois produits : le MNT (modèle numérique de terrain, le sol nu), le MNS (modèle numérique de surface, avec bâtiments et arbres) et le MNH (modèle numérique de hauteur, qui mesure la végétation).
Le meilleur pour la fin : tout est diffusé en open data, gratuitement, par dalles de 1 km², sur la Géoplateforme de l’IGN. N’importe qui peut télécharger le nuage de points de sa commune et jouer à l’archéologue depuis son canapé. Enfin, quand sa commune est couverte. Je sens que je radote, mais patience, j’y viens.
Les usages dépassent largement l’archéologie : prévention des inondations, gestion forestière, urbanisme, agriculture, rénovation énergétique. Un jumeau numérique de la France, en somme, au service de tous.
Ce que le laser va exhumer dans le Morvan
Alors, concrètement, qu’est-ce que le LiDAR HD peut révéler chez nous ? Beaucoup. Le Morvan est un palimpseste : deux mille ans d’activité humaine gravés dans le granite, puis recouverts par la forêt.
Les anciennes mines, d’abord. Fer, plomb, argent, étain, uranium : le sous-sol morvandiau a été gratté depuis l’Antiquité. Une équipe de recherche explore déjà les relevés LiDAR du massif pour inventorier ces travaux miniers anciens, en partant justement de la zone de Bibracte, où des dépressions à caractère minier ont été repérées. Ça devrait te rappeler mon article sur le site de La Loutière et ses fosses énigmatiques. Le LiDAR pourrait bien trancher ce genre de débat, ou au moins l’alimenter sérieusement.
Les charbonnières, ensuite. Ces plateformes circulaires où l’on transformait le bois en charbon se comptent probablement par milliers sous nos futaies. Chacune laisse une petite terrasse plane, indétectable à pied, évidente au laser.
Le parcellaire disparu, aussi. Murets, talus, limites de champs médiévaux avalés par la forêt au fil des déprises agricoles. Et puis les voies : chemins creux, itinéraires anciens, et pourquoi pas des tronçons oubliés du Tacot, ce petit train qui a sillonné le Morvan de 1901 à 1939 et dont les remblais dorment encore sous les ronces.
Je m’emballe peut-être. Tout ne sera pas découverte majeure, et il faudra des yeux experts pour trier les vraies traces des faux espoirs. Mais l’expérience de Bibracte le prouve : quand le laser passe sur le Morvan, le sol parle.
Et pendant ce temps, à Ouroux-en-Morvan
Reste ma petite frustration personnelle. La carte de diffusion des données LiDAR HD est publique, tu peux la consulter toi-même. Une bonne partie de la France y est déjà verte, couverte, téléchargeable. Et puis il y a des carrés blancs. Le mien, le carré MI, celui d’Ouroux-en-Morvan, en fait partie. Pas de données, pas de calendrier annoncé.
L’IGN visait initialement une couverture complète fin 2025. L’objectif a glissé vers fin 2026, et certains acteurs régionaux évoquent désormais une diffusion progressive des données jusqu’en 2027. Un chantier de cette ampleur prend le temps qu’il prend, je ne jette la pierre à personne. Les acquisitions dépendent de la météo, des saisons, de la végétation. Mais j’avoue guetter cette carte comme d’autres guettent la météo des neiges.
Parce qu’au fond, c’est une drôle de situation. Le Morvan a été l’un des berceaux du LiDAR archéologique français en 2007, et une partie du massif attend encore, vingt ans plus tard, son passage au scanner national. Le pionnier fait la queue. Il y a une ironie là-dedans qui ne m’a pas échappé.
Alors en attendant l’avion, je continue d’arpenter mes chemins creux à l’ancienne, avec mes semelles et mes yeux. Et le jour où le carré MI passera au vert, promis, je télécharge la dalle de mon village et je te raconte ce qu’on y trouve. Rendez-vous est pris.
Sources pour aller plus loin :
Cartes.gouv.fr, nuages de points LiDAR HD
Carte de suivi de la diffusion
Bibracte, histoire des fouilles
Bibracte et le LiDAR (relevé 2007
B. Cauuet, Le lidar pour la recherche d’anciens travaux miniers dans le massif du Morvan